







Faroudja Hocini et Bruno DallaportaRespectivement psychiatre et néphrologue, Faroudja Hocini et Bruno Dallaporta sont intervenus à l'AG 2025 de la FFJNS en animant un "café-philo" sur le thème "Les valeurs du soin sont les valeurs de demain". Ils reviennent ici sur leur réflexion et leur engagement sur la philosophie des valeurs du soin.
Jérôme Rousselle – Faroudja, Bruno, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
Bruno Dallaporta - Je suis médecin néphrologue spécialisé en hémodialyse, à la Fondation Santé des Étudiants de France. À 61 ans, c’est un peu compliqué de vous parler de mon parcours de manière synthétique (rires !) mais je peux vous dire que je suis clinicien, j’ai été chercheur, je suis l’auteur de deux thèses, en science et en éthique. Je suis d’ailleurs docteur en éthique, spécialiste en philosophie appliquée à la santé.
Faroudja Hocini – Pour ma part, je suis psychiatre, psychanalyste et philosophe, chercheure associée à la Chaire de philosophie à l'hôpital du GHU Paris Psychiatrie & Neurosciences, sur le site de l’hôpital Sainte-Anne. J’exerce aux urgences psychiatriques de Sainte-Anne et enseigne la psychopathologie à l’université Paris Cité.
Jérôme Rousselle – C’est donc l’articulation entre philosophie et santé qui vous réunit, si je comprends bien…
Faroudja – Oui, nous travaillons ensemble sur la philosophie des valeurs du soin. Nous avons commencé à intervenir ensemble, il y a deux ou trois ans. Nous partagions des intérêts communs sur la place de la philosophie dans la cité.
Bruno – Au départ, il y a deux ans, nous avons organisé un séminaire à Sainte-Anne sur le thème de l’imagination. Là-dessus est arrivé le débat parlementaire sur l’euthanasie, qui nous a poussé à publier un livre sur ce sujet, dont il nous semblait qu’il relevait et révélait une véritable pulsion de mort, la même qui détruit les hôpitaux, les services publics et la nature. À travers ce livre, « Tuer les gens, tuer la terre » – L’euthanasie et son angle mort [1], nous avons cherché à clarifier les enjeux philosophiques à long terme de la levée de l’interdit de donner la mort pour les grandes vulnérabilités. Selon nous, au-delà des pro- et des anti-euthanasie, il existe une troisième voix qui est celle des valeurs du soin. Un collectif regroupant 800 000 soignants s’est constitué pour réfléchir sur ce sujet des valeurs du soin. Et finalement, la dissolution de l’Assemblée nationale a conduit ce collectif à porter les valeurs du soin au niveau politique.
Jérôme Rousselle – C’est sur le thème « les valeurs du soin sont les valeurs de demain » que vous avez animé un café-philo suivi d’un conte philosophique, poétique et musical, dans le cadre de la journée de la FFJNS, à l’hôpital Sainte-Anne…
Faroudja – En effet, et il s’agit d’une formule que Bruno et moi travaillons depuis quelques temps au Théâtre de la Concorde. Ce lieu est l’ancien Espace Cardin, dans les jardins des Champs-Elysées. Il accueille aujourd’hui une démarche visant à raviver la démocratie. Il a été imaginé comme un « lieu politique (cherchant) à appréhender les grands enjeux démocratiques d’aujourd’hui et de demain à partir d’un levier de poids : l’art, sous toutes ses formes et la réorientation symbolique par la philosophie. » Nous y animons régulièrement des « scènes ouvertes » (constituées d’un débat citoyen, conférence philo, conte philosophico-poétique, chanson) pour penser les valeurs du soin et les placer au cœur de la société de demain. Notre dernière intervention vient tout juste d'avoir lieu, le 4 mars, sur la thématique « féminismes et changement de Constitution ».
Bruno – Notre Collectif rassemble des artistes, des chercheurs, philosophes, sociologues, historiens, politiques, constitutionnalistes, etc. qui, tous ensemble, réfléchissent à un projet de nouvelle Constitution, partant du principe que l’actuelle n’est plus apte à soutenir les enjeux à long terme actuels. Notre société meurt de ce qu’elle n’est centrée que sur une juxtaposition d’intérêts à court terme, individuels, oubliant notre monde commun à long terme.
Faroudja – Pour notre part, dans la droite ligne de l’approche « One Health », nous y soutenons que le soin à porter à l’individu, le soin à porter à l’environnement et celui à porter à la société relèvent des mêmes valeurs, et que ces valeurs doivent infuser le projet de nouvelle Constitution. C’est ce message que nous avons souhaité partager avec les membres de la FFJNS, le 1er février dernier.
Jérôme Rousselle – Et vous justement, que vous ont apporté ces échanges avec les membres de la FFJNS ?
Faroudja – Eh bien en premier lieu, le fait d’organiser cette journée à Sainte-Anne a apporté énormément aux équipes de l’hôpital, en créant des reconnaissances réciproques. Cela a permis de mobiliser et de rassembler des forces, des initiatives qui s’ignoraient et nous donne l’opportunité d’imaginer une vision globale de la place du jardin, du Vivant dans l’offre de soins de l’hôpital. Quant à nous, cette journée nous a passionnés ! Elle nous a frappés par la résonnance qu’il y avait entre notre réflexion philosophique et vos propositions.
Bruno – Je n’ai pas personnellement de relation intime avec les plantes. Là, j’ai ressenti cette conversion existentielle, le fait qu’en face de nous, des personnes vivaient au quotidien cet engagement du soin à apporter à l’individu, au groupe et à la Nature. Vous incarnez pleinement cette intrication entre la responsabilité à l’égard de l’humain et celle à l’égard du Vivant.
[1] https://compagnons-humanite.fr/products/tuer-les-gens-tuer-la-terre-passion-euthanasique-et-crise-ecologique-bruno-dallaporta-faroudja-hocini-preface-de-dominique-bourg