








Feuilles de tomates (photo Pixabay, MrGajowy3)
Olfacto-thérapeute, Véronique Marché intervient sur la perte ou le manque d’odorat mais utilise également les odeurs pour aider certains de ses patients à se reconnecter à eux-mêmes ou à leur environnement. Or il se trouve que la feuille de tomate est tout aussi évocatrice que la rose, la menthe ou la vanille… Et si on cultivait la tomate aussi pour l’odeur de ses feuilles ?
Jérôme Rousselle : Qu’est-ce que l’olfacto-thérapie ?
Véronique Marché : L’odorat est un sens absolument primordial. Déjà, il nous prévient d’un danger, feu, gaz, nourriture avariée, etc. Mais notre goût passe également par lui. On ne se rend pas compte qu’en fait 80 % de celui-ci vient de l’olfactif. Sans odorat, notre flaveur diminue drastiquement. Notre nez intervient énormément aussi dans les interactions humaines. Il n’y a qu’à penser à l’expression « Je ne peux pas le sentir ! » qui peut se comprendre de manière littérale. À l’inverse, le lien olfactif entre une maman et son enfant, la part de l’odeur corporelle dans le choix d’un compagnon de vie… Il s’agit là d’une connexion très primaire.
Ajoutez à cela le fait que l’on respire en moyenne 23 000 fois par jour et que chaque inspiration nous met en relation avec des milliers de molécules odorantes. Chez soi, dans la rue, le jardin, la ville, les transports, les commerces… nous baignons dans un univers d’odeurs. Pourtant, jamais on ne nous apprend à percevoir cet environnement. À la différence de la vue et de l’audition, ce sens n’est ni appris, ni contrôlé à l’école.
L’olfacto-thérapie a deux principaux champs d’application. D’une part, la rééducation de l’odorat, une sorte de kinésithérapie des odeurs. L’olfacto-thérapeute va aider le patient souffrant de troubles de l’odorat, perte totale (anosmie) ou partielle (hyposmie), d’un odorat erroné (parosmie) ou hyperpuissant (hyperosmie). Ces troubles peuvent être d’origines multiples. D’autre part, la gestion de différents symptômes, anxieux, douloureux, troubles alimentaires ou du sommeil en partant du fait qu’à la différence des autres sens, l’odorat est en lien direct avec nos mémoires et nos émotions. Cette spécificité vient du fait que l’olfaction n’est pas reliée directement aux deux hémisphères du cerveau mais passe par un relais, le cerveau limbique, lieu des émotions et de la mémoire. L’odeur peut être un tiers aidant, dans la relation entre une personne malade et son entourage. En soins palliatifs, certains de mes patients sont décédés environnés de touches odorantes qui avaient du sens pour eux. Cela apportait un grand apaisement à l'ensemble des personnes présentes pour l'accompagner.
Pour ma part, j’ai rajouté un troisième champ d’action dans ma pratique : le réveil olfactif. Alors qu’avec les tout petits, je vais essayer de les aider à prendre conscience des odeurs, de les éveiller à ce sens, avec des personnes âgées, je vais plutôt travailler à réveiller l’olfaction pour les aider à retrouver les odeurs de leur mémoire autobiographique, par exemple, à se reconnecter à soi-même et à son histoire.
Je travaille avec des publics très variés, enfants en crèche ou à l’école, adolescents, adultes, seniors, pour les accompagner dans cette découverte de la puissance de l’odorat, et ses implications dans la mémoire.
J. R. : À titre personnel, qu’est-ce qui t’a conduite à développer cette pratique ?
V. M. : J’ai toujours été très sensible au monde des odeurs, des odeurs naturelles, comme des odeurs de parfums. À 10 ans, j’identifiais les parfums de mon entourage. Cette sensibilité m’était totalement personnelle. Elle ne relevait pas du tout d’une culture familiale. Bien au contraire, le parfum y évoquait les notions de légèreté, de frivolité, de séduction… Il était donc hors de question que j’envisage par exemple une carrière de créatrice de parfum. J’ai quand même gardé le lien avec ce monde tout en faisant mes études de médecine. Jusqu’au moment où j’ai allié les deux, d’abord en cancérologie puis quand j’ai travaillé en soins palliatifs. À ce moment-là j’ai approfondi cette relation. En 2022, j’ai sauté le pas et ai quitté ma fonction de médecin cheffe de service à la Fondation Cognacq-Jay pour aller vers l’olfactif. J’ai suivi une formation à l’École supérieure du Parfum & de la Cosmétique et travaillé en parallèle chez le parfumeur Jovoy, où j’ai pu approfondir ma connaissance des parfums et des créations.
Depuis 2023, je suis médecin olfacto-thérapeute. J’exerce à l’hôpital Percy à Clamart (92) et en libéral, rééducation et éveil-réveil de l’odorat.
J. R. : Parmi les nombreux végétaux dont tu utilises les parfums, il y a la tomate, et plus précisément sa feuille. Quelles spécificités la rendent particulièrement intéressante ?
V. M. : Dans ma pratique, les ateliers ont très souvent lieu en intérieur. L’odeur de la feuille de tomate a un très grand pouvoir d’évocation. Même sans y prêter attention, la plupart des gens ont senti cette odeur et, sans identifier consciemment la tomate, le cerveau l’aura déjà enregistrée comme une odeur d’extérieur, de nature. Bien sûr, certains vont immédiatement l’associer à un plat, la salade tomate-basilic-mozzarella, par exemple. Mais pour moi, l’intérêt de cette senteur, c’est qu’ils quittent la chambre et se retrouvent à l’extérieur, au potager ou dans de grands espaces, dans la nature, en liberté. Avec les adultes, je l’utilise tout le temps.
Il y a aussi un parfum iconique qui a marqué plusieurs générations, dans les années 80 - 90, « Eau de campagne », qui comportait 60-70 % de notes de feuilles de tomates, un parfum très vert, peu fleuri, peu fruité, qui évoquait immédiatement le printemps. Pour les personnes dont je pressens qu’elles ont cette culture, cela me donne l’occasion de les emmener vers la musique ou la peinture.
L’un des autres grands avantages de la tomate, c’est son côté universel. De quelque culture que vous soyez, de quelque continent que vous veniez, vous connaissez le goût de la tomate. Et c’est très important dans ma pratique quotidienne car ma patientèle vient d’horizons très divers. Cela me conduit d’ailleurs à travailler à la préparation d’une bibliothèque de références culturelles autour de la tomate et de certaines autres senteurs aussi, d’ailleurs. Les odeurs sont très culturelles. La noix de coco en Ehpad par exemple, échec total ! Ça ne leur évoquait rien, en tout cas rien en lien avec leur vie. De la même manière, dernièrement je faisais passer un test à un Malien, avec plein d’odeurs de fruits. Quand j’en suis arrivée à la framboise, rien, il ne connaissait pas. La menthe, en revanche, ça marche partout, la vanille aussi. Mais là, c’est assez particulier : la vanille est composée de molécules odorantes qu’on trouve dans… le lait maternel. Et donc elle aussi est universelle. Qu’on connaisse ou non la vanille, son parfum va évoquer la douceur, le réconfort.
J. R. : D’une manière générale, quels critères te font choisir telle ou telle plante pour travailler avec un patient ?
V. M. : L’olfacto-thérapie utilise un protocole universel mais les odeurs qu’on utilise sont propres à chaque patient. De plus, le choix d’une odeur dépend de l’attente, de l’objectif du travail entrepris. Par exemple, pour un patient qui souffre de nausées en lien avec des séances de chimiothérapie, on va rechercher des odeurs réconfortantes. Dans d’autres contextes, on pourra aller vers la reconnaissance, le rappel ou au contraire la découverte, voire la surprise. Pour l’éducation à l’interaction avec son environnement, il pourra m’arriver d’avoir recours aux odeurs du danger. Je prends également en compte l’âge, l’histoire, la culture, les souvenirs… À cela s’ajoute le type de support auquel je vais recourir. Il peut s’agit de plantes fraiches, d’hydrolats ou d’huiles essentielles. Avec les tous petits, je n’utilise que des produits naturels, surtout pas d’huiles essentielles, très concentrées et éventuellement toxiques par contact ou ingestion.
Fiche d’identité
Nom commun : tomate
Nom latin : Solanum lycopersicum
Famille : Solanacées
Plante herbacée vivace dans son milieu naturel (Amérique du Sud), la tomate est généralement cultivée en annuelle sous nos latitudes dont elle ne supporte pas la fraîcheur hivernale. C’est le fruit le plus cultivé au monde et les principaux pays producteurs se répartissent sur les cinq continents. Si le goût de la tomate peut varier en qualité ou en intensité, le parfum de ses feuilles et de ses tiges est reconnaissable entre mille. Ce sont les poils glanduleux recouvrant celles-ci qui, contenant une huile essentielle, leur donnent cette odeur si particulière.