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Actualités de l'Infolettre n°12

Infolettre n°13 - Témoignage

La prescription de nature : des initiatives françaises isolées à soutenir

TEMOIGNAGES La prescription de nature des initiatives françaises isolées à soutenirMarcher dans la nature – Copyright : Estelle Alquier

Même convaincus des bienfaits de la nature sur la santé, les professionnels de santé français, sauf exception, ne prescrivent pas à leurs patients d’activités dans la nature, option dont l’intérêt est pourtant démontré dans des publications scientifiques, et que certains de leurs collègues d’autres pays commencent à adopter. Estelle Alquier, hortithérapeute responsable des Jardins de l’humanité près de la côte landaise, multiplie les actions dans sa région pour faire connaître et reconnaître la prescription de nature, et appelle à fédérer les initiatives qui émergent dans ce sens en France.

Véronique Pierre : Tout d’abord, peux-tu préciser ce qu’on entend exactement par « prescription de nature » ?

Estelle Alquier M : Le terme prescription est à comprendre comme prescription médicale, donc à faire par un professionnel de santé, par écrit, comme on prescrit la prise de tels médicaments ou des séances de kinésithérapie pour traiter telle pathologie. On pourrait aussi parler d’ordonnance.  

La prescription de nature, ou prescription verte, englobe plusieurs possibilités : sorties nature, en autonomie ou accompagné, dans un lieu ayant bénéficié d'une validation quant à sa capacité immersive, son accessibilité, etc. ; mais aussi séances d'hortithérapie, médiation animale, éco-psychologie…

Elle répond à une problématique de santé, constitue un programme thérapeutique, définit clairement l’indication ainsi que les modalités de mise en œuvre : forme la plus adaptée de fréquentation de la nature, durée, fréquence hebdomadaire. Comme toute prescription thérapeutique elle fait a minima l'objet d'un retour d'expérience au prescripteur, et si possible d'une évaluation afin d'en mesurer les effets.

 

V.P. : As-tu déjà accueilli des publics sur prescription de nature d’un médecin de ville ?

E.A. : Oui, mais cela reste très marginal, il reste encore beaucoup de freins à lever. Et mon expérience concerne spécifiquement les prescriptions d’hortithérapie, ce sont les seules dont je peux parler.

Dans les Jardins de l’humanité, jardins thérapeutiques sur 7 000 m2 que je gère depuis 2016 avec l’association Terres océanes, cultures d’humanité, nous disposons de toutes les installations et compétences nécessaires. Les établissements médico-sociaux nous confient des groupes pour des séances prescrites par leurs équipes de soins. Mais rien n’est prévu pour les personnes ne bénéficiant pas de l'accompagnement d'une institution, pourtant les besoins sont les mêmes avec les dépressions, douleurs chroniques, traumatismes, etc.

J’ai donc travaillé à un dispositif de prescription d’hortithérapie pour les patients de médecins de ville. Le projet remonte à 2019, mais il a subi les deux années Covid. Enfin, en 2022, je rencontre une première médecin généraliste intéressée pour prescrire, puis une seconde en 2024, qui a suivi ma formation à l’hortithérapie. Claire Nocon, neurologue à l’hôpital de Dax, et présidente de l’association depuis 2022, est aussi partie prenante pour ses patients.

Fin 2024, nous mettons en place un protocole, une plaquette pédagogique pour les patients. La prescription démarre mais les médecins se heurtent à des questions d'éthique, craignent une possible sanction de l’Ordre des médecins, ou que certains patients, perturbés par cette prescription inhabituelle, remettent en cause la confiance qu’ils ont en eux.

 

V.P. : Existe-t-il des leviers d’action pour lever ces freins ?

E.A. : Bien sûr, ils sont multiples et complémentaires : milieu universitaire, milieu médical, milieu militant en faveur d'un droit à la nature pour tous, décideurs politiques, institutions, hortithérapeutes, écopsychologues, … Avec pour objectifs une meilleure connaissance des bénéfices de la fréquentation de la nature, pour la santé mais aussi d’un point de vue économique, et la reconnaissance de l'hortithérapie comme discipline de la médecine intégrative et complémentaire. La prescription est déjà effective dans les Ehpad, les établissements médico-sociaux, les établissements psychiatriques, etc. Il convient de la faire sortir des institutions et de la rendre accessible à tous ceux qui en ont besoin.

Parmi les leviers sur lesquels on peut travailler je pense à l'Ordre des médecins, au Collège universitaire de médecine intégrative et complémentaire (CUMIC), aux Agences régionales de santé (ARS) et à leurs Dispositifs d'appui à la coordination (DAC). Et aux médecins bien évidemment.

Chacun à notre échelle nous pouvons agir. De notre côté, nos actions passent essentiellement par nos formations (en hortithérapie, et celles des professionnels de la Petite enfance), la sensibilisation, avec des interventions publiques ou dans les médias (chroniques à la radio, publication d’articles), ou encore par la mise en relation des différents acteurs et bénéficiaires.

 

V.P. : Concrètement, qui paie les professionnels qui reçoivent du public dans le cadre d’une prescription de nature faite par un médecin de ville ?

E.A. : Les quelques initiatives actuelles en France sont très militantes, en partie bénévoles, en partie financées, directement ou indirectement, via des subventions ou des appels à projets. 

En 2019 nous avons tenté une première fois de faire rembourser par la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) des Landes des séances d’hortithérapie sur prescription des médecins de ville, en répondant à un appel à projet sur la prise en charge post-cancer de personnes à domicile. C'est un projet de tennis adapté qui a été retenu…

Après le Covid nous pensions que ce serait plus simple, mais seule la compréhension de l'impact positif de la nature sur la santé l'est. De là à financer, rembourser, nous en sommes encore loin. Et pourtant c'est ce que nous recherchons. Obtenir, en même temps qu'une reconnaissance, une prise en charge financière.

L’approche One Health, « une seule santé pour les êtres vivants et les écosystèmes » apparait de plus en plus dans les appels à projet. Je pense que c'est en partie par cette entrée là que la prescription de nature peut être démocratisée.

Une autre piste est se de glisser dans le dispositif Mon soutien psy, qui propose jusqu’à douze séances de psychothérapie par an, remboursées à 60 % par l’Assurance Maladie. Ou le dispositif de l’Activité physique adaptée (APA) qui permet aux professionnels de santé de prescrire des séances de sport. L’APA ne bénéficie pas d’un remboursement par l’Assurance Maladie mais des financements peuvent être proposés par certaines mutuelles, collectivités locales ou encore par l’ARS, notamment pour l’adhésion à une salle de sport, qui rend les séances moins onéreuses. 

Dans le département des Landes, nos interlocuteurs à l'ARS et au DAC 40 semblent intéressés par la prescription de nature et par les séances d'hortithérapie. J'encourage les hortithérapeutes, les écothérapeutes et les soignants motivés à présenter des projets à leur antenne locale, en insistant bien sur la méthodologie 

« Médecine basée sur les preuves » (1) sur laquelle s'appuie l'hortithérapie.

 

V.P. : Existe-t-il, en France ou ailleurs, des réseaux, formels ou informels, de personnes engagées en faveur de la prescription de nature ?

E.A. : La réponse est non, tout simplement parce que ces personnes n'ont que peu de temps, voire aucun, à consacrer à un travail collectif. 

Il existe pour l'heure des initiatives formidables. Blandine Mellouet Fort, médecin en santé publique en Auvergne Rhône-Alpes, est très impliquée dans ce sens. Isabelle Cambus, chargée de mission Santé Environnement au Parc naturel régional (PNR) des Pyrénées ariégeoises, a mené des expérimentations avec des établissements hospitaliers et thermaux de la région. Le PNR a désormais intégré à sa charte un volet santé dans le cadre duquel elle met en œuvre le contrat « Mon parc naturel, ma santé » soutenu par l’ARS. En Belgique Nolwenn Lechien, infirmière, réalise un travail absolument remarquable avec son projet Kodama PX, qui réunit des experts en prescription de nature pour accompagner les soignants.

Mais en France ces initiatives sont isolées, raison pour laquelle j’ai commencé à mettre en relation les médecins prescripteurs français. Mais seule, c'est chronophage ! 

 

V.P. : As-tu une attente particulière par rapport à la FFJNS et au soutien qu’elle pourrait apporter à des initiatives comme la tienne ?

E.A. : Je connais bien la Fédération (rire), j’en suis cofondatrice, j’ai fait partie de son Conseil d’administration jusqu’en 2023, et j’ai rejoint en 2025, à sa création, la délégation territoriale Sud-Ouest.

La Fédération a un rôle primordial à jouer pour garantir les compétences des praticiens qui proposent de recevoir du public sur prescription de nature. Ses travaux sur l’élaboration d’un référentiel métiers sont à cet égard très importants, ainsi que les appuis qu’elle peut apporter au développement et à la promotion de formations de qualité. 

Et, bien sûr, il y a les moyens qu’elle déploie pour favoriser les échanges entre membres, et suivre et relayer les informations au-delà de ses seuls membres, comme la table-ronde organisée sur la prescription de nature (2)  lors de l'Assemblée générale 2026. C’est ainsi, dans la continuité de l’AG, que la décision a été prise de donner suite à ma proposition de créer au sein de la délégation Sud-Ouest un groupe de travail sur ce sujet. Je m’en réjouis, il est nécessaire que nous avancions ensemble dans l'élaboration d'un plan pour en institutionnaliser le principe de prescription de nature.

 

M = Membre de la Fédération française jardins, nature et santé (FFJNS) 

(1) La Médecine fondée sur les preuves – en anglais Evidence-Based Medicine (EBM) – est une méthodologie rigoureuse apparue au Canada dans les années 1980. Elle repose sur trois piliers : les preuves scientifiques, l’expertise clinique et les préférences du patient. 

(2) La table-ronde « Un pas vers la prescription de nature » organisée par la FFJNS lors de son Assemblée générale du 31 janvier dernier réunissait : Estelle Alquier, créatrice et responsable des Jardins de l'Humanité à Saint-Vincent-de-Tyrosse (40) et formatrice ; Isabelle Cambus, chargée de mission Santé Environnement au Parc naturel régional des Pyrénées ariégeoises (09) ; Nolwenn Lechien, initiatrice du projet Kodama PX à Liège en Belgique ; Claire Nocon, neurologue à l'hôpital de Dax (40).


 

En savoir plus 

Estelle Alquier

  • Le Tiers-Lieu Nature et Santé des Jardins de l'humanité, où les professionnels de santé peuvent accueillir leurs patients dans la nature, www.tiers-lieu-nature-et-sante.fr

 

Isabelle Cambus

  • Conférence Prescription de nature : le bon sens sur ordonnance, organisée en octobre 2024 par le PNR Pyrénées ariégeoises. avec une présentation les résultats du projet transfrontalier BiBos, et de  l’expérimentation menée par le PNR avec le service de psychiatrie du Centre hospitalier Ariège Couserans (CHAC) et les thermes d’Aulus-les-Bains, www.parc-pyrenees-ariegeoises.fr/prescriptions-de-nature-le-bon-sens-sur-ordonnance-2/

 

Nolwenn Lechien

  • Dans le numéro de février 2026 de la revue Symbioses, consacrée au thème « Santé & Environnement - Apprendre à prendre soin », un entretien avec Nolwenn Lechien, Nature sur prescription (p. 17-19) www.reseau-idee.be/fr/symbioses-magazine?numero=146

 

Blandine Mellouet Fort