







Nouveau jardin thérapeutique de l'accueil de jour de Saint-Alban-Leysse pour personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer
Non loin de Chambéry, l’accueil de jour La Doria est ouvert toute l’année aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Cette antenne de l’association France Alzheimer Savoie s’est récemment dotée d’un véritable jardin thérapeutique. Sa directrice, Manon Garde, nous explique les enjeux de ce projet.
Isabelle Saget : Comment est née l’idée de créer un jardin thérapeutique au sein de l’accueil de jour La Doria ?
Manon Garde : Lorsque j’ai pris mon poste de directrice de France Alzheimer Savoie, fin 2023, l’association venait d’emménager dans un nouveau bâtiment dont la conception prévoyait déjà un jardin thérapeutique. On m’a expliqué que ce projet était dans les cartons. Cela m’a tout de suite parlé : je suis issue d’une famille de maraîchers, j’ai grandi en faisant le jardin et les marchés avec ma famille. Le rapport à la terre est très important pour moi.
I.S. : Aviez-vous une idée précise de ce qu’est un jardin thérapeutique ?
M.G. : J’en avais en réalité une vision assez vague. J’imaginais surtout des bacs surélevés ou des tables de jardinage permettant aux personnes âgées de jardiner plus facilement. En me documentant, je me suis rendu compte que c’était bien plus complexe… et beaucoup plus intéressant.
I.S. : Comment le projet a-t-il démarré ?
M.G. : Plusieurs bonnes fées se sont penchées sur le berceau de ce jardin thérapeutique ! Par le bouche-à-oreille, j’ai rencontré Christelle Forestier-Jouve, hortithérapeute et fondatrice de l’association Les Petites Bulles Vertes (lire ci-dessous). Ensemble, nous avons rapidement lancé des ateliers de jardinage avec quelques bacs en plastique. J’étais convaincue par le principe du jardin thérapeutique, mais nous avions besoin avec l'équipe d’observer concrètement les bénéfices pour les personnes accueillies. En parallèle, j’ai commencé à rechercher des financements.
Un autre moment clé a été une réunion avec l’équipe de soignants — psychologue, infirmières, aides-soignantes — le personnel administratif ainsi que deux administrateurs de l’association. Christelle nous a invités à réfléchir collectivement à cette notion de jardin thérapeutique. Nous étions une quinzaine autour de la table. Chacune a dessiné son jardin idéal. Même si toutes les idées n’ont pas pu être retenues, cette réflexion collective nous a permis de nous projeter et de fédérer toute l’équipe autour du projet. De ces échanges est né le cahier des charges de notre futur jardin.
I.S. : Pour la réalisation du jardin, vous teniez à faire appel à un paysagiste spécialisé en hortithérapie. Pourquoi était-ce si important ?
M.G. : Au départ, je pensais que Christelle nous accompagnerait aussi sur le design et l’aménagement du jardin. Je n’avais pas compris que cela relevait du métier de paysagiste. La première tentative avec un professionnel généraliste a rapidement montré ses limites. Je n’obtenais pas les conseils spécifiques liés à l’hortithérapie dont nous avions besoin, d’autant que je ne suis pas moi-même formée dans ce domaine. Je me suis donc mise en quête d’un paysagiste spécialisé. J’étais convaincue que cet aspect était essentiel à la réussite du jardin, aussi lorsque l’on m’a parlé d’une entreprise située à plus de 200 kilomètres de chez nous, mais reconnue pour son expertise, je n’ai pas hésité. Un jardin destiné à accueillir des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer doit être pensé pour elles, surtout lorsqu’il s’agit d’un petit espace comme le nôtre, 170 m² !
I.S. : Pouvez-vous nous donner quelques exemples d’éléments qui avaient été insuffisamment pris en compte au départ ?
M.G. : Par exemple, notre cahier des charges prévoyait un point d’eau. Mais une simple fontaine peut être mal interprétée par une personne atteinte d’Alzheimer : elle peut y voir un robinet à fermer (on ne gaspille pas l'eau !) ou une invitation à boire (or cette eau en circuit fermé est non potable). Nous avons donc renoncé à cette idée, même si l’aspect apaisant de l’eau semblait séduisant sur le papier. De la même manière, les cheminements entre les différents espaces – un terrain de pétanque, un parcours olfactif, une zone de repos – ont été étudiés avec beaucoup d’attention. Certaines personnes peuvent être perturbées par les changements de couleur ou de niveau. Tous ces détails sont essentiels si l’on veut que le jardin remplisse pleinement sa mission.
Son objectif est d’apaiser les personnes malades tout en renforçant leur confiance et en suscitant leur curiosité. Une erreur de conception pourrait au contraire les mettre en difficulté et souligner leurs troubles. Dans notre jardin thérapeutique, les personnes peuvent circuler librement et en toute sécurité. Elles sont mobilisées en douceur par les senteurs des fleurs, mais aussi par des espèces locales de plantes et d’arbres fruitiers susceptibles d’éveiller des souvenirs d’enfance et de solliciter leur mémoire. Le jardin est à la fois apaisant et stimulant.
I.S. : Est-ce cet aspect qui a convaincu les financeurs ?
M.G. : La recherche de financements est toujours un exercice délicat et je l’avais engagée très tôt. Ce qui nous a beaucoup aidés, notamment auprès de l’ADPS Prévoyance Santé, qui a financé la quasi-totalité du projet, un peu plus de 13 500 euros, c’est que nous avions déjà mis en place des ateliers avec les personnes accueillies.
I.S. : Le jardin existe depuis le mois de mars. Comment s’assurer de son succès dans la durée ?
M.G. : Pour que le jardin soit pérenne, il faut qu’il soit vivant. Cela passe par l’appropriation du lieu par les malades. Je constate que les personnes accueillies y passent spontanément du temps. Elles arrosent lorsqu’elles en ont la capacité, observent les papillons, les nouvelles floraisons, arrachent les mauvaises herbes… Les rendez-vous réguliers sont également essentiels. Nous avons donc décidé de pérenniser les ateliers animés par Christelle grâce à l’Union nationale France Alzheimer. Cette année, l'UNFA finance dix séances et l’association Les Petites Bulles Vertes en a offert cinq supplémentaires. Le jardin bénéficie ainsi d’un entretien régulier. Il mobilise également des bénévoles, heureux de participer à la tonte ou au désherbage. Et, au sein de l’équipe de l’accueil de jour, chacun est attaché à ce qu’il demeure un véritable lieu ressource pour les personnes que nous accompagnons.
Ateliers mode d’emploi
Les ateliers animés par Christelle Forestier-Jouve commencent toujours par le même rituel : chacun enfile un tablier et parfois un chapeau si le soleil brille ! « On est tous à égalité, soignants, malades, il n’y a pas de bons ou de mauvais jardiniers », résume la fondatrice de l’association Les Petites Bulles Vertes qui voit dans le végétal « un tiers soignant ». Ensuite, direction les bacs de culture dans lesquels toutes les plantations ont été faites, avec les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. « J’ai créé des thématiques pour les trois bacs, qui servent ainsi de repères. Dans le premier j’ai privilégié les fleurs, dahlias, zinnias, l’originale lavande papillon. Les deux autres sont dédiés aux légumes, incontournables pommes de terre et tomates rouges mais aussi un pied de melon, du basilic… Au fil des mois, on voit la graine devenir pousse, la floraison, la formation des graines… Le jardin est fait pour évoquer le cycle de la vie », poursuit-elle. Christelle aime aussi y ajouter sa touche créative : paillage à base de pétales de roses, petits sachets de graines réalisés un jour de mauvais temps, qui ont servi de support pour écrire de courts poèmes…